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Dans mon article précédent je vous conseillais d'explorer les archives de ce petit journal. Voilà la preuve que cela peut être plaisant, cet article particulier ayant été publié il y a moins d'un an le 28 janvier 2016
C'est aussi un rappel de l'existence de
Mon Petit Journal éditions qui propose à mes lecteurs de publier ici leurs propres oeuvres.

Une nouvelle de l'auteur de ce blog, 

« L'arbre aux souvenirs »

En attendant, de mes amis, quelques envois pour cette rubrique d'édition, je viens la meubler avec une nouvelle écrite il y a pas mal de temps, inspiré par les beaux ombrages de la forêt boulonnaise. Ce sera l'arbre aux souvenirs, en espérant qu'il vous en rappelle de semblables. Et en attendant, ami lecteur, merci de consulter, colonne de droite de ce blog, la page Mon Petit Journal éditions, ou cliquez ici, surtout si vous voulez contribuer à cette rubrique

http://monpetitjournaldicietdailleurs.over-blog.com/2016/01/et-si-vous-publiiez-ici-vos-oeuvres-inedites-sur-mon-petit-journal-editions-ecrire-pour-aller-au-dessus-des-nuages-mais-encore-faut

L’arbre aux souvenirs

 

Grincement inhumain faisant froid dans le dos. Quelque chose démange le grand arbre du parc. Il en frotte l’une contre l’autre deux branches maîtresses croisées. Usure des écorces. Soulagement nul. Persévérance. Les géants végétaux sont ainsi. Ils ne mesurent pas le temps autrement qu’en collectionnant les saisons au cœur de leur chair.

Tiens se dit l’ancêtre, une feuille jaunie. Une seconde. Une troisième. Un humain découvrant trois cheveux blancs penserait : c’est l’automne de ma vie. Le feuillu seulement : c’est l’hiver qui s’annonce. Sagesse.
Des hivers, j’en compte beaucoup grince l’arbre. La première feuille dorée tombe. Sa pourriture va nourrir quelque champignon. La vie continue.
Des hivers j’en cumule tant radote ce hêtre remarquable au second papillon s’envolant de sa frondaison. Une feuille allégée qui volète, indécise comme un lépidoptère. Chaque anneau s’ajoute à chaque année. La première fut la pire de toutes.
Avant d’être le grand arbre du parc, je fus cette faîne tombée dans l’humus. C’était aux temps anciens où les troupeaux de porcs pâturaient dans les forêts. A la recherche de leur nourriture, ils labouraient le sol. Groins terreux qui favorisaient l’enracinement des jeunes pousses dont la mienne. La floraison - consécutive au bel été précédent - avait été exceptionnelle : nous formions une génération pléthorique : des milliers de cadets rêvant à la futaie naturelle à laquelle ils donneraient naissance. Promotion qu’une harde de chevreuils vint goulûment décimer. Les gracieux animaux ruminèrent avec délices nos pousses cueillies du bout des dents. Odieuse gourmandise. Épouvantable mastication. Aveugle sélection pour la vie.
J’y pense encore quand la chevrette vient se dissimuler avec sa progéniture dans mon ombre. Obscurité projetée par mon épais feuillage, qui stérilise le sol en été après les beaux printemps fleuris d’anémones et de primevères. Ténèbres qui dissimulent de tendres ébats sur mon lit de feuilles défuntes.
Ô chevreuils qui aux premiers froids tombez sous les balles des hommes, êtes déchirés par les crocs des chiens, ô chevreuils je ne vous en veux pas. Mais écoutez mon plus joli souvenir d’enfance.
 
Les forêts craignent toujours les temps de guerre, quand donnent les canons. Obus déchirants, abattages intempestifs et incendies y laissent de douloureuses cicatrices. Mais de l’époque du Camp de Boulogne, avant que Napoléon ne renonce à envahir l’Angleterre pour se tourner vers Austerlitz, je n’ai pas trop de mauvais souvenirs, bien que la construction de bateaux et la modernisation du port aient nécessité une production de bois accrue. J’étais trop jeune en ce début de siècle, et mes condisciples aussi, pour risquer la cognée du bûcheron. Mais assez mature pour offrir mon abri et observer avec acuité la jolie Perrine.
La jeune paysanne passait presque chaque jour sur le chemin empierré dont je pouvais suivre du regard l’itinéraire sinueux vers la colline. L’écartement des roues des chariots laissaient croître en son milieu les herbes folles. Pour éviter d’ y tremper de rosée ses sabots peints, Perrine choisissait de marcher dans l’étroit passage dégagé par les roues. Précaution qui conférait de l’élégance à sa démarche et faisait onduler le petit derrière que couvrait sans en dissimuler la rondeur un tissu grossier mais aux fraîches couleurs.
J’avais remarqué cette joliesse sans en être excité car les arbres, même jeunes, savent rester de bois ; il n’en était pas de même pour ce soldat à la silhouette encore enfantine. S’accordant une pause assise sur le talus, il feignait d’astiquer son fusil, mais n’avait pas l’œil dans la poche. Prêt qu’il était à se faire briquer la carabine de peu réglementaire manière...
“Viens t’asseoir près de moi” lança-t-il à Perrine rosissant. “Oh ! non Monsieur” répondit-elle, accélérant le pas, fuyant vers son devoir en tenant à deux mains son jupon. Le militaire la rattrapa vite. Tenue fermement par le poignet, elle opposa une résistance qui ne demandait qu’à flancher.
Ses yeux avaient la couleur de mes pervenches ; les roses de ses tétons, humidifiées par une langue experte, valaient bien toutes les fleurettes du sous-bois ; il n’y avait pas écorce plus lisse que la peau de ses longues jambes et jamais oiselet n’aurait imaginé nid plus accueillant que la tendre moiteur du sien.
J’ai longtemps gardé, dans mes branches, ce bout de dentelle oublié ! Il s’est envolé, un jour de tempête, tel un grand oiseau blanc, emportant mes souvenirs avec le plus exquis des parfums.
Et là où le beau militaire avait prudemment répandu sa sève, germa ce lierre envahissant qui monte aujourd’hui à l’assaut de ma forteresse.
Tiens, ma troisième feuille morte vient de détacher. Elle a plané, lentement jusqu’à la sente où Perrine innocente chantonnait sans craindre l’apparition des faunes. Et même sans nulle panique *!

* Le lecteur aura bien compris l’allusion contenue par le mot panique : il a pour origine le dieu grec Pan, assimilé au latin Faune, cornu et pieds de chèvre comme lui, représenté ... une flûte (syrinx) à la main !

Mon Petit Journal éditions.  Une nouvelle de l'auteur de ce blog,  « L'arbre aux souvenirs »
Tag(s) : #Mon Petit Journal éditions, #livres
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