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Mon Petit Journal éditions : Journal de bord du pirate Marcelin dit Le féroce

Journal de bord du pirate Marcelin dit Le féroce

Je vous invite à découvrir aujourd'hui un nouvel auteur, RoseLys DesDunes, dont j'apprécie le caractère enjoué de la plume et aussi l'éclectisme. Elle nous propose un journal de bord plein de fraîcheur, celui du pirate Marcelin. Laissez vous prendre au charme du texte...

Avant-propos de Roselys

Bonjour, je suis une et multiple. RoseLys DesDunes pour certains, auteur de deux ouvrages dont un épuisé et un autre Tu es Pierre, en vente sur Amazon, et Lyselotte pour les autres, écrivain qui partage ses mots sur Welovewords sous ce pseudonyme. Native de Corrèze, je niche sur le bassin d'Arcachon depuis plus de 20 ans. Mon blog, http://milleviesplusune.over-blog.com/ vous parlera doux de mon amour pour cette région somptueuse et vous proposera également des histoires à ne pas mettre sous tous les yeux dont vous apprécierez, peut-être, la poésie et l'imaginaire.

Je remercie Dominique qui m'accueille dans son blog et m'encourage depuis le début de mon aventure de blogueuse et vous souhaite, amis lecteurs, de belles heures sur nos mots.

RoseLys DesDunes

POUR PUBLIER ICI

http://monpetitjournaldicietdailleurs.over-blog.com/2016/01/et-si-vous-publiiez-ici-vos-oeuvres-inedites-sur-mon-petit-journal-editions-ecrire-pour-aller-au-dessus-des-nuages-mais-encore-faut

LE BLOG DE ROSELYS

http://milleviesplusune.over-blog.com/2015/12/les-ors-du-bassin.html

Par RoseLys DesDunes

Journal de bord du pirate Marcelin dit Le féroce,

commencé ce jour,

29 juin 2006

C'est les vacances...

J'ai neuf ans, je m'appelle Marcelin, j'habite une tour HLM dans la banlieue de Bordeaux.

J'habite très haut, le plus haut de la tour et c'est pour ça que mes potes, Bilal, Ilhan, et Bastien y m'ont proclamé capitaine de la Goélette, parce-que je peux voir de loin les vaisseaux ennemis remonter la Garonne et ainsi donner l'alerte.

C'est les vacances, mais chuis pas content.

Mes parents bossent et du coup, je peux pas rester sur mon grand mât, je dois descendre de ma vigie* et laisser mes copains sans protection pour passer quelque jours chez papy Guy à la cambrousse.

La tuile quoi !

Petite consolation quand même, Mosquito, mon chat roux aux yeux vairons* sera du voyage.

Je vais prendre le train pour la première fois de ma vie, même que je balise un peu. Mais bon, pépé sera là, Mosquito aussi donc, ça devrait le faire.

Je vais faire mes valises, fissa, avant que maman revienne du boulot.

30 juin,

Ma valise est prête, faut dire qu'elle a été vite faite. Shorts, maillots de bain, tee-shirts -dont deux des Girondins (mes préférés)- quelques chaussettes dépareillées, baskets, une paire de bottes, ma longue vue de pirate que papa m'a ramené d'une brocante et mon bicorne de capitaine que j'ai dû un peu écrabouiller pour le faire rentrer dans mon sac de sport.

Mosquito voyagera dans une belle caisse à chat prêtée par Fatima, la voisine du dessous, avec buvette incorporée et grille à l'avant, pour voir ce qui se passe. J'ai un peu les fouettes pour Mosquito ! Il connaît l'appart' comme sa panière. Le dessus de la tour n'a plus de secrets pour ses pattes coussinées et ses moustaches sensibles ont détecté plus d'un envahisseur à poils ou à plumes que je n'ai englouti de Tagada depuis que je peux en manger. Mais enfermé dans un logis étroit, ça va donner quoi ?

Demain, c'est le grand jour.

J'ai mis Mosquito sur la table de la cuisine et, le grattouillant derrière les oreilles passe-qu'il adore ça et qu'il comprend tout quand on lui fait ces chatouillis- je lui ai expliqué ce qui nous attendait lui et moi (enfin, surtout lui). La cage à vasistas, l’ascenseur, la voiture, la gare, le train, la campagne et tout le bazar qui allait accompagner cette aventure.

Il me regardait et son œil gris pétillait alors que le vert, celui qui ressemble à mon calot fétiche, suivait le vol désordonné d'une abeille derrière le brise-bise.

Il est comme ça Mosquito, il comprend d'un œil et de l'autre, il s'en fout.

Demain, on part.

1 juillet,

Levé à sept heures, maman ne m'a pas lâché d'une semelle pendant que je me préparais. Elle a regardé mes oreilles, mes ongles, passant sans arrêt sa main dans mes cheveux comme si, à force, elle allait réussir à aplatir cet épi qui quille sur le haut de mon crâne depuis que j'ai des ch'veux.

Et puis elle murmurait des trucs que j'sais déjà !

- « Ferme bien la bouche quand tu manges.

Laisse parler les adultes.

Lave tes dents tous les soirs.

Mouche-toi au lieu de renifler.

Fais attention à toi.

Écoute ton papy.

- « Maman, mamanhhhheuuuuuuuuuuuuuu...Je sais tout ça mamounette...

Mais elle continuait, me prenant brusquement dans ses bras pour me serrer si fort que les larmes me venaient aux yeux.

Elle reniflait, je reniflais et aucun de nous n'a eu l'idée de prendre un mouchoir.

Papa est revenu en avance de son boulot pour me dire au revoir.

Il m'a serré fort contre lui et, comme maman, a cherché à rabattre mon épi rebelle sans plus de succès qu'elle, bien sûr. Il n'a pas reniflé, mais j'ai vu son poignet glisser sur sa joue et...il a toussé très fort, s'est baissé vers Mosquito qui s'était laissé fourrer dans sa boite sans rébellion et lui a dit :

- Mosquito, veille sur mon petit, s'il te plaît. C'est un terrible corsaire, tu le sais, mais bon...il faut quand même une nounou pour prendre soin de lui. Tu seconderas pépé Guy, n'est ce pas ?

Mon poilu, derrière ses barreaux, a cligné son œil gris.

Il avait compris.

Pépé est arrivé, presque en retard, pour pas changer, et nous avons tous embarqués dans la cabine de l'ascenseur, maman, papa, pépé Guy, le chat dans sa boîte, Bilal, Ilhan, et Bastien qui m'attendaient sur le pas de ma porte, moi et mon sac de sport et la grand-mère Mirette et son sac à roulettes.

Grand mère Mirette ! On l’appelait comme ça passe-qu'elle lorgnait à son œilleton dès qu'elle entendait du bruit dans le couloir. Une fois, Bastien lui avait collé un chewing-gum sur le judas et on l'avait entendu hurler au scandale, baissés devant sa porte. On avait battu en retraite, en silence, comme de vrais pirates, en l'entendant débloquer les loquets de sa lourde et on s'était planqués dans cette cabine d'ascenseur toute remplie des parfums de ma tour et qui nous descendait de la verge* à la cale*, entassés sur le même rafiot.

Tous y reniflaient quand on est monté dans le taxi, grand-père et moi, tous...et pas un n'avait de mouchoir.

Je me suis retourné, comme dans les films et j'ai vu tous leurs visages, comme des étoiles qui s'éloignaient et j'ai mis mes paumes sur mes yeux, pour pas pleurer, pour rester un corsaire...

Ça pleure pas un corsaire !

Pépé a toussoté et s'est raclé la gorge. Il a posé sa main sur mon crâne et j'ai cru qu'il voulait, lui aussi, rabaisser son caquet à mon épi. Mais non, il m'a un peu secoué, ses doigts emprisonnant ma p'tite tête comme le casque de vélo que maman me force à mettre quand je vais faire du bécane et qui me fait la tronche toute mal fichue.

On est dans le train. Pépé Guy a été très étonné de me voir, de suite, sortir mon crayon et mon calepin mais sa moustache frémissait de contentement en regardant les passagers qui nous encadrent jeter parfois un regard admiratif sur ce marmot haut comme trois pommes qui écrit dans un carnet.

Là, on est dans le train et je vais arrêter d'écrire passe-que j'ai envie de vomir...

2 juillet

On est arrivé chez pépé Guy.

Mais d'abord faut que je parle du voyage.

Le train, c'est le pied, même si j'ai failli dégobiller à force d'écrire. Me suis arrêté juste à temps !

J'ai fermé les yeux, même que ça tournait quand même comme quand on va aux manèges aux Quinconces et que je monte dans Les tasses infernales. A chaque fois ça me le fait, mais j'y re vais quand même passe-que, quand je serai corsaire pour de vrai, bin je veux pas me ridiculiser en ayant le mal de mer.

Bref...

Mosquito, tranquille dans sa caisse posée sur le siège à côté de moi, n'avait pas bronché depuis notre départ du quartier général. C'était cool, passe-que quand y pique sa crise, il est pas fréquentable. Là, tranquille pépère, il appuyait des fois son museau entre les barreaux et je voyais son œil gris me détailler et son œil vert ribouler sur le paysage dehors.

J'avais jamais pris le train et j'ai grave kiffé.

C'était le TGV en plus et ça va vraiment vite, le TGV.

Quand j'ai plus eu la gerbe, j'ai demandé à papy :

-C'est quand qu'on arrive ?

Comme y me répondait pas, je l'ai regardé et y dormait.

Alors, j'ai fermé ma boite à camembert -comme y dit Bilhal quand y trouve que je la ramène de trop- et j'ai regardé par la fenêtre.

D'abord, ça allait pas trop vite et j'ai eu le temps de voir les tags sur les murs et sur des wagons tout rouillés. Et puis des rails avec des herbes et des fleurs au milieu. J'en ai déduis, avec mon flair de pirate habitué à « tirer les conclusions de petits riens », que certaines voies étaient désinfectées*.

Le train couinait comme un troupeau de chats qu'on écrabouille et je me suis dit que ça allait être la galère si tout le voyage se passait dans cette ambiance.

Puis, finalement, on s'est mis à rouler sans à-coups et un peu plus vite.

Des barres d’immeubles comme chez moi, des voitures sagement arrêtées aux feux rouge (j'étais le roi du monde), des ponts par dessus l'eau ou par dessus des rues, des maisons, tassées, terrains vagues et zones industrielles, tout ça.

Et puis on a roulé plus vite et le bruit s'est fait doux, comme quand maman me tient contre elle pour un câlin, que je m'en vante pas aux copains passe-qu'ils se foutraient trop de moi si ils savaient.

Et puis des champs, des près, comme dans mon livre de géo. Des vaches en vrai qui me regardaient passer, et puis des chevaux, des moutons.

J'voyais tout, en direct live comme dit Ilhan quand il se prend trop pour un commentateur de match des Girondins et qu'il dribble sur le parking d'en bas de chez nous.

Et puis j'ai appuyé ma tête sur le dossier du siège et j'ai regardé sans voir, finalement, comme quand je regarde la télé et que je pense aux corsaires sur leurs fiers navires.

3 juillet,

J’ai piqué un roupillon dans le TGV ! Tu parles d'un pirate toi !

Je me suis réveillé à cause d'un boucan infernal. J'ai vraiment cru que Mosquito piquait sa crise. Il est comme ça Mosquito, par période.Des fois y pète un câble et devient intouchable.

Mais là, c'était juste qu'on était arrivé et que les freins du TGV n'avaient toujours pas été huilés.

Pépé Guy regardait dehors comme si de rien et mon poilu pionçait dans sa prison, tranquille pépère.

Après avoir enfourné mon calepin et mon stylo dans mon sac, j'ai demandé à mon pépé si on était arrivé. Il a fait oui de la tête. Il est pas causant mon grand-père. Je crois qu'y a eu des histoires dans la famille et que me récupérer pour les vacances ça le faisait plus chier qu'autre chose.

On est monté dans sa voiture, moi derrière ligoté sur un rehausseur apparemment flambant neuf et Mosquito toujours dans sa boite posée sur le siège avant et harnachée elle aussi.

Il est beau mon pépé Guy. Tout ridé mais beau. Quand y dort pas, ses yeux sont bleus qui vous regardent et tout plissés autour. Sa moustache est grise, épaisse et ça me fait penser aux racines des poireaux quand maman va en chercher au marché. Mon papy, après avoir bu son chabrot*, il aspire sa moustache avec sa lèvre du dessous des fois qu'un bout de vermicelle y serait resté coincé. Ça, ça me fait grave rigoler et comme il adore quand je ris, il le fait, des fois, comme ça, pour juste me faire marrer. On dirait le bruit de l'évier quand maman a fini la vaisselle et qu'elle enlève la bonde.

On roule.

C'est la première fois que je prends autre chose pour me déplacer que le bus, le tram, mon skate-board ou mon vélo. Avant, quand j'étais une crevette, mon papa me hissait sur ses épaules et, se transformant en canasson sauvage, il me brinquebalait comme un bronco essayant de désarçonner un cow-boy. Mais j'ai plus l'âge de ces gamineries.

La voiture de pépé sent l'huile que j'utilise pour graisser mes pignons de bécane et les roulettes de mon skate et le sapin parfumé apparemment tout neuf qui pendouille au rétroviseur.

Je regarde le truc qui recouvre les sièges. J'ai entendu papa en parler avec pépé Guy. Ça s'appelle du skaï. Sa voiture c'est une Simca 1000 de collection. C'est ce qu'ils disaient. Moi, j'arrive pas à comprendre l'importance que ça peut avoir, une Simca 1000 « de collection », ni pourquoi, à chaque fois qu'ils se voient tous les deux, ils déblatèrent des heures sur le sujet. Je préférerais faire mon beau au volant d'une Porsche ou d'une Ferrari rouge plus que derrière ce volant aussi large que la roue de mon VTT et aussi mince que mon anti-vol.

Mais bon, je respecte.

En me penchant, j'aperçois, sous le rehausseur que j'inaugure, un journal glissé entre lui et le « skaï ». Le levier de vitesse ressemble au pied de la table en formica de chez nous avec un embout caoutchouté couronné d'une capsule comme les bouchons de Champomy. Tu parles d'une classe toi ! Le tableau de bord est en bois blond et les compteurs ronds et chromés de différentes tailles qui le parsèment me font penser à des réveils empilés les uns sur les autres.

Je toussote.

- Pépé, elle a un klaxon ta voiture ?

En guise de réponse, le voilà qui appuie sur je-sais-pas-quoi et retentit le coassement tonitruant d'une grenouille que l'on presse trop fort et qui rend tripes et boyaux. Le cycliste tranquille que nous allions doubler manque en tomber de sa selle.

Je rigole mais me fais tout petit sur mon siège quand nous le dépassons, à quarante cinq kilomètres/heure.

- T'as vu gamin ? Elle en a encore dans le ventre ma Simca, hein ??? S’extasie pépé Guy en bombant le torse.

- Oui, c'est vrai, dis-je en évitant de croiser son regard pétillant de plaisir dans le rétro. Elle déboîte grave ta voiture.

* Important : Ne pas employer le mot « bagnole » ou « tire » ou « caisse » pour parler du bijou de grand-père - question de survie.

Bon, peut-être pas de survie mais comme je vais passer trois semaines chez lui, il vaut mieux que je sois dans ses petits papiers plutôt que dans la case : Apprendre à respecter les choses importantes à ce lardon de la ville.

Mosquito, tiré de son sommeil par le beuglement intempestif de la bête ouvre des yeux courroucés et cherche l’intrus, prêt à la baston. Mais il faut croire que le ronron du moteur - que personnellement je trouve poussif- le rassure car il referme son œil vert, celui qui baguenaude, puis son œil gris, celui qui comprend tout. Enfin il soupire et réattaque son somme là où il avait été interrompu.

Je regarde dehors. Ça défile. Des rangs de piquets entrelacés de ceps de vigne attaquent la moindre colline, envahissent chaque affaissement de terrain, encerclent des villages endormis au soleil.

Des châteaux, que je croyais inventés par mon livre d'histoire, surgissent brusquement du cœur de cette armée alignée comme mes soldats de plomb quand je jouais avec et que j'étais petit.

Et je me tords le cou pour les regarder plus, regrettant pour le coup, les soixante quinze kilomètres/heure affichés à l'un des réveils rutilants du tableau de bord.

Pépé dit rien pendant un bon moment mais j'aperçois souvent son œil bleu me guignant dans le rétroviseur.

- Ça va petit ?

- Ça va pépé. Dis, tu peux m'ouvrir la fenêtre s'te plaît ? J'ai gavé chaud.

- Tires la bobinette et la chevillette cherra, me répondit-il.

C'est quoi cette énigme ? J'comprends pas.

- Quoi ???

- On dit pas quoi, on dit comment !

Ça y est, c'est parti ! Le dressage commence.

Je dodeline du chef, tourne les yeux au plafond et demande avec le même air con que la Nabila qui va faire des courses.

- Comment ?

- Regarde à ta gauche. Tu sais où c'est ta gauche ?

- Bin évidement, j'ai neuf ans hein !!!

Qu'est ce qu'il croit « l'ancêtre » ? Que je vis dans une caverne ?

- Et bien y a une manivelle.

Effectivement, j'avais bien remarqué mais je savais pas à quoi ça servait ce bidule. Ça me faisait penser au bras d'un de mes robot Transformer dont la mort tragique suite à une chute du toit de notre tour nous avait affectés, mes copains et moi, au moins deux secondes.

Mais qu'aurait fait ce bras-là incarcéré dans la portière d'une Simca 1000 – même de collection ?

- Et bien tu moulines vers la droite pour la descendre et vers la gauche pour la remonter.

- Haaaa ok !

Donc, je chope la petite terminaison noirâtre façon boule de réglisse qui coiffe le bras du robot encastré dans la portière et je manœuvre vers la droite.

Ouaiiiiiiii ! Super ! Ça marche ! La vitre se fend d'un sourire de plus en plus large et l'air du dehors ébouriffe mes tifs, puis me fait fermer les yeux, puis me coupe le souffle trois secondes.

Je regarde le compteur kilométrique. Quatre-vingt dix. Mais nous sommes en descente.

Je respire à fond.

Punaise, ça me change de l'air de chez moi. Ici, c'est chaud de soleil pas de bitume ni de gas-oil. L'air est brûlant mais si parfumé que je l'avale comme un soda fruité, sans les bulles qui font roter.

Ça sent les bonbons Menthise que papa adore et qui fondent sur ta langue comme un coulis glacé. Ça sent aussi le miel, le miel de sapin, celui que maman aime tartiné sur son pain avec en dessous, une petite couche de beurre demi-sel. Je sais que c'est pépé Léon qui le fait çuilà de miel. Même si y vient jamais à la « maison » pour cause « d'histoires de famille », il s'arrange toujours pour envoyer un colis de ce délice à mamounette et comme y a que elle qui aime le fruit du travail des abeilles, bin voilà.

Et puis y a plein d'autres odeurs que je ne reconnais pas, un mélange de sucré-salé qui me fait saliver comme un chien de Pavlov qui entendrait le signal de la bouffe. J'ai trois semaines pour les identifier, ces parfums, trois semaines pour les enregistrer et les partager ensuite avec mes copains et les moyens du bord.

Savonnette, pain grillé, cacahuètes, chaussettes sales, pain rassis, je suis un fou moi. Je renifle tout. Maman elle dit que je suis un Nez. Papa il rigole, hausse les épaules et me fait un clin d’œil.

- Un Nez ! S’esclaffe t-il ! Remarque ça peut lui servir vu qu'il veut être pirate. Pour repérer la terre quand il sera au milieu de l'océan. Ou pour détecter dans le brouillard, la caravelle ennemie pleine à ras de corsaires pas lavés progressant sournoisement vers son beau galion.

Plaisanterie que je goûte avec toute la retenue et l'arrière goût du large que cela m'évoque.

La voiture s'arrête à un carrefour et j'ai juste le temps d'apercevoir, empêtré à des piquets, tout un entrelacs de feuilles vernies parsemé de petits tas d’œufs de lumps, de ceux qu'on achète parfois et qu'on mange sur du pain grillé en se faisant croire que c'est du caviar des riches. Du coup, je salive ! J'aime bien ça le Béluga des pauvres avec un filet de citron d'ssus.

Je sursaute. La voiture fait un drôle de bruit tout à coup.

Pépé rit par le nez en secouant la tête de contentement.

- C'est le clignotant, gamin, rigole-t-il dans sa moustache en poils de poireaux.

Le clignotant de la Simca 1000 fait un bruit pas banal. On dirait le percuteur du fusil « pour de faux » que brandit Ilhan quand il attaque notre navire posé dans l'espace jeux des « freluquets en couche qui font la sieste après mangé».

- Haaa, ok ! Que j'approuve en lorgnant, dans la demie vitre fermée, la moitié basse du « gamin » qui en a oublié de fermer sa boîte à camembert de surprise.

Un « en voiture Simone, c'est moi qui pilote » plus tard -comme dit le chauffeur du bus scolaire à chaque redémarrage de son engin transporteur de marmots- nous repartons, à trois éveillés.

Mosquito, que le cahot a éjecté de son rêve, pointe son museau rose soie à la grille de sa prison et, d'un miau plaintif, signale son éveillement au jour, bonjour. Monsieur baille et je vois le velours de l'intérieur de sa bouche et ses petites ratiches qui savent être féroces en cas de crise de folie, l'espace d'un clignement d’œil, pas plus. Juste le temps de rajuster ses poils d'oreilles d'un coup de patte excédé et de se remettre en cagouille, la queue sur le pif.

Notre carrosse poursuit son cheminement sur le bitume surchauffé, traverse un ou deux bourgs écrasés de chaleur, emprunte un chemin improbable dont les bas-côtés ébouriffés perdent leur tignasse hirsute dans des sous-bois de jeunes chênes.

On dirait qu'un tank a tracé sa route dans la campagne, écrabouillant de ses chenilles barbares toutes les herbes foldingues qui auraient eu l'inconscience de pousser ici. La truffe à l'air, les yeux fermés, je respire. Je cherche mes repères mais n'en trouve qu'un seul. Le macadam chaud qui, en sous-main, distille son odeur écœurante au milieu de diffuses effluves dont la nouveauté me chavire.

- Pépé ? Ça sent quoi ?

- Alors toi aussi, sourit le grand-père en me fixant intensément quelques secondes par dessus son épaule. La mémé reniflait tout. Elle était drôle ! Toujours le nez fourré dans les fleurs, au dessus des gamelles, dans le clapier des lapins. Je l'ai même vu, une fois, débusquer, dans un épicéa, un nid de fauvettes. T'es pareil alors ?

- Pépé ? Ça sent quoi.

Autant vous dire que je suis plus intéressé par les parfums du dehors que par l'origine de mon tarbouif de ouf.

- Bin chais pas moi. L'herbe écrasée ? La poussière ? Le raisin ?

Bon, ok, j'ai pigé. Je vais devoir me débrouiller tout seul. Ça promet.

03 juillet

On est arrivé chez pépé.

Il sort de sa simca 1000 « de collection » en gémissant un peu et se redresse brusquement ce qui provoque un bruit de branche qui se casse. J'ai mal pour lui. Après quelques étirements, le voilà qui arrive à ma portière pour me déligoter ce que j'ai fait dès l'arrêt de l'antiquité sur roues dans laquelle nous voyageons.

Je me précipite à l’avant et détache la prison de Mosquito puis la pose sur l’herbe.

Repérage des lieux.

Des vignes partout s’arrêtant pile à une étendue de gazon sur laquelle s'élèvent les bâtiments bas d’une ancienne cabane de vigne aménagée en maison d’habitation.

La façade est presque entièrement dévorée par une treille grimpante dont les ceps écailleux sinuent entre les deux fenêtres comme des serpents marins et laissent tout juste sa place à la porte dont ils encadrent le montant en son entier. Des jardinières peintes en bleu ciel débordent de fleurs qui me font penser aux pompons rouges des décorations de noël. J'apprendrai, plus tard, que ce sont des géraniums et que leurs feuilles froissées sentent la citronnelle et font fuir les moustiques. Enfin, en principe.

Un hangar au toit de tôles ondulées (comme les vaches dirait papa qui n'en loupe pas une!) construit de bric et de broc abrite le monstre sans doute responsable des ornières qui serpentent dans les herbes. Je n'en aperçois que les roues arrière plus hautes que moi, larges comme trois fois mon torse et toutes encrassées de terre grasse. Ça me fait penser au «un tracteur ça se prête pas, c'est comme une brosse à dents » du film Quelques messieurs trop tranquilles et je rigole un peu.

Au milieu de la pelouse, un puits. Un de ces anciens puits tout en pierres bleutées, avec sa margelle large toute moussue. Trois poutres massives forment une chèvre et une corde grosse comme mon poignet est enroulée autour de celle du dessus et achève son chemin sur l’herbe verte et grasse. Un seau rutilant est couché à l’ombre éphémère de ce cercle de pierres. Papa serait fou s’il voyait ça. Pas de protections autour, pas de protections dessus. Un piège à marmots. Un traquenard à bambins. Un engoutisseur de corsaire.

Papy a suivi mon regard et mes sourcils froncés ont dû lui signifier le chemin de ma pensée.

Il toussote, passe sa main sur sa moustache comme pour lui dresser le poil vers le bas et bougonne un : t’as pas intérêt à t’approcher de mon puits si tu veux pas prendre mon pied au cul !

Tout un programme.

Je hausse les épaules et continue mon inspection.

Il y a un jardinet bien ordonné planté à l’ombre d’une haie de thuyas échevelée sur le haut et taillé au cordeau sur le devant.

Un immense tilleul, immobile pour l’instant, offre ses feuilles vertes guacamole au soleil ardent.

Papy toussote pour me tirer de ma contemplation et empoigne la caisse de mon Poil pour se diriger vers la maison.

- Doit avoir soif ta bestiole, rentrons.

La porte d’entrée offre une résistance certaine à son propriétaire qui doit s’arc-bouter et lui fiche quelques coups d’épaule avant qu’elle daigne nous laisser la passer.

La fraîcheur me coupe le souffle.

Nous sommes dans une cuisine aux murs crépis de blanc et une petite cheminée, nichée dans un angle, nous fait un clin d’œil entendu. Sur son manteau, alignés comme à la parade, des bocaux de faïence marqués SEL, POIVRE, SUCRE…et quelques bibelots sous des cloches luisantes.

Par les deux fenêtres de façade cascade une lumière dorée qui découpe en carrés réguliers les ustensiles de cuisine tapis dans la semi-pénombre. Casseroles gigogne cuivrées, louches du même métal, couperets aiguisés, fourchettes à Gargantua, tout cela pendu au-dessus d’une antique cuisinière éteinte et d’une gazinière nickel chrome mais âgée. Sur la table aux pieds carrés, une nappe à damiers rouges et blancs et au milieu un bouquet odorant de roses et de pampres de vigne mêlés. Quatre chaises, une maie, une pendule à balancier comme j’en vois des fois aux puces et que même je me demande ce qu’elle fiche ici vu que son balancier est arrêté et que le cadran marque fixement ses douze heures. Il y a une antiquité de poste sur le dessus d’un Réfrigérateur (c’est marqué dessus comme le Port Salut) et dans un coin, une télé comme je croyais que ça existait même pas. Un truc de ouf qui doit bien peser ses cent kilos et arbore une bosse dans le dos comme Quasimodo del Paris.

Papy a posé la prison de Mosquito sur le sol carrelé de mosaïques dépareillées et ébréchées par endroit et se dirige vers un bahut tout noir dont il ouvre une porte et sort une tasse à café qui a dû connaître des jours meilleurs. Du moins je l’espère.

L’évier vers lequel il se dirige est en pierre, je pense, et les robinets eau chaude eau froides carrément de style opposé, me laissent à penser qu’il y a des brocanteurs dans les parages.

Quand il ouvre celui pastillé de bleu, ça gargouille comme mon estomac quand j’ai la dalle et un mince filet d’eau s’écoule qu’il canalise dans la porcelaine fanée.

Je m’agenouille et, me prosternant vers mon idole, ouvre la porte de sa geôle en murmurant des douceurs pour qu’il déstresse. Une patte d’abord, puis son museau rose, ses vibrisses ensuite, puis la tête aux oreilles rabattues, Mosquito renifle et d’un pas impérial, sort de sa cage.

Son œil qui comprend tout -le gris- prend ses marques dans la pièce, repère les angles susceptibles d’abriter des trous de musaraignes, les éventuelles cachettes pour les guetter et tout ce qu’un chat roux des villes habitué à vivre en HLM trouve d’incongru dans cette piaule.

L’autre, le vert, baguenaude sur le plafond, musarde sur les carreaux de fenêtres et finalement, s’embrouille dans la fuite éperdue d’une abeille au corsage doré.

Quand le gris se pose sur la tasse, mon rouquin en renifle le contenu, puis un bout de langue rosé sort alors de sa bouche et, petite cuillère de chair, recueille une lampée d’eau dont il semble apprécier la fraîcheur et qu’il boit jusqu’au fond.

Papy Guy n’a rien perdu de notre entrée en matière et, quittant ses godillots cirés de frais avec un soupir d’aise, enfile une paires de tongs comme en ont les Allemands en vacances.

- Je te montre ta chambre petit ? Tu veux boire d’abord.

- Oui papy, je veux bien.

- T’aime le sirop de menthe ?

- Oui, j’adore ça !

En se frottant les mains de contentement, il ouvre de nouveau une porte du bahut et voila sa majesté Teisseire qui fait son arrivée sur la table.

Le pied quoi !

Il sort deux verres d’une autre niche du buffet et met de copieuses rasades de liqueur verte dans chacun. J’en déduis qu’il aime aussi ce glaçon liquide.

Nous buvons tous les deux la moitié du verre et poussons, en même temps, le même haaaaaaaaaaaa de plaisir. Il me sourit cligne d’un œil et nous vidons nos verres. Ensemble nous nous torchons la bouche d’un revers de poignet. Papy et moi, ça y est, on est potes.

La chambre dans laquelle il me conduit est elle aussi crépie de blanc. Il y fait aussi frais que dans la cuisine et la pénombre y règne, presque.

Le lit est grand, bas. Une courtepointe avec un motif de Lego pirate est posée dessus.

Je vois que ma réputation m’a précédée.

Une armoire immense occupe un pan entier de mur. Papy l’ouvre et me montre 2 étagères vides et quelques cintres pendouillant, squelettiques.

Sur les rayonnages supérieurs, des draps, des couvertures, des serviettes de toilette et de table. Des chemises alignées comme à la parade, des pantalons pendus par le bas de jambe, des tee-shirts eux aussi mis en forme sur des porte-manteaux, emplissent un casier à côté des miens vides.

Ca sent la lavande…comme dans la penderie de mamounette.

Mosquito arrive en catimini et bondit sur le lit dont il inspecte toute la surface de ses coussinets. Puis, satisfait sans doute, il passe, d’un bond, à la penderie dont il commence l’inspection.

Papy s’apprête à dire quelque chose mais finalement reste muet tout en guignant d’un air irrité mon poilu qui patoune sur ses piles de serviettes.

Pendant que je m’approche de la fenêtre pour l’instant aveuglée par des volets coffrés, papy louvoie vers l’armoire où Mosquito a entrepris, posé sur une pile de vêtements pliés, de faire mollement sa toilette. Je guette, du coin de l’œil, son approche.

Je suis sûr qu’il va lui fiche une pichenette pour le faire dégager de son perchoir. L’homme et le chat sont face à face. Les yeux de l’un à hauteur des yeux de l’autre.

J’ouvre en grand les volets et le soleil afflue, inondant la pièce de son or immobile. J’entends comme un hoquet. Me retourne.

Pépé est accroché à la poignée de l’armoire, blême. Il regarde fixement Mosquito qui le guignant d’un œil, passe mollement sa patte derrière son oreille.

- Pépé ? ça va ?

Je m’approche en vitesse, le secoue un peu tout pétrifié qu’il est.

Il passe sa main tremblante dans ses cheveux puis colle ses paumes sur ses yeux, comme pour les faire rentrer dans sa tête. Je vois ses épaules trembler.

- Pépé ?Pépé ?

Sans rien dire, il me prend le poignet et me tire jusqu’à la pièce voisine.

Une chambre, sa chambre.

Un lit, un chevet, une armoire et une cheminée. Sur son manteau des cadres d’argent qui luisent comme des phares. Et sur ces photos, un visage.

- C’est ta grand-mère dit-il en s’asseyant lourdement sur le dessus de lit au crochet. C’était ta grand-mère.

Je m’approche.

Papy Guy au bras de mamy Jeanne.

Papy Guy assis à côté de mamy Jeanne.

Mamy Jeanne…

Un portrait m’attire comme une étoile.

Le lourd cadre abrite ma grand-mère. Visage ovale encadré de cheveux frisottés. La bouche est rouge qui sourit.

Elle me regarde avec amusement de son œil gris qui me voit tandis-que son œil vert suit le vol affolé d’une abeille dorée prise dans un carré de ciel.

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